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Quartett

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Théâtre de l'Odéon September 28 2006 > December 02 2006
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Envoyer à un ami : Documentation > Archives past Seasons > The Past Seasons > Season 2006 - 2007 > Wilson Robert

 
 
 
 
Je connaissais Heiner très bien. Nous étions très proches. Et très différents : moi le Texan et lui l'Allemand ; lui l'intellectuel et moi non ; lui qui travaille dans la compression et moi avec l'espace... Il était un de mes meilleurs amis. Quand je suis allé lui rendre visite quelques semaines avant sa mort, en décembre, lui m'a dit que j'étais son meilleur ami. Et puis aussi que j'étais le mieux fait pour mettre en scène ses pièces. Je lui ai demandé pourquoi, il m'a répondu : «parce que tu leur donnes un espace, et parce que tu as de l'humour». Il m'a dit que le Hamlet-Machine que j'avais mis en scène avec des étudiants à l'Université de New York avait été la meilleure mise en scène de son travail qu'il ait vue. Je crois que c'est parce que les gens riaient. Heiner n'avait jamais vu son écriture traitée sur un mode comique, et d'après lui, ce public qui riait devant son texte le rendait encore plus terrifiant...
Il avait aussi vu ma première mise en scène de Quartett. J'y avais distribué cinq acteurs. Heiner a voulu savoir pourquoi il m'en avait fallu cinq. Ma réponse l'a fait rire : «parce que c'est un quartette». Après cela, il a aussi voulu savoir qui était ce vieux monsieur que j'avais mis dans le spectacle, et évidemment je lui ai dit : «C'est toi»... Bien entendu, ce n'est pas nécessairement ou seulement cela. C'est au public de voir. Il n'y a pas d'identité spécifique attribuée à cette figure. Il s'agissait juste de transgresser la règle. Les règles sont faites pour cela. D'abord on les pose, puis on les transgresse... Cela vaut aussi bien pour mes rapports avec le travail de Heiner qu'avec le mien. Cette mise en scène de Quartett, par exemple, partira des précédentes, enregistrées dans leurs versions allemande et américaine, mais sans qu'elles aient force de loi. Elles ont fourni un point de départ, un état des lieux auquel j'ai déjà apporté des modifications. Plus de dix ans après, il faut recréer le travail. Et de toute façon, des artistes aussi différentes que Lucinda Childs et Isabelle Huppert produiront une autre oeuvre, même si elles tiennent le même rôle au geste près. Mais cela dérivera plus de la liberté intérieure des acteurs que de l'interprétation proprement dite.
Je ne parle jamais d'interprétation. Mon travail est formel. Je donne des indications formelles. En 35 ou 38 ans de travail, je n'ai pas une seule fois dit à un comédien ce qu'il devait penser en termes de texte, de sentiment, d'émotion. C'est le moyen pour moi d'explorer, de chercher, d'avoir d'autres idées. Si l'on met en scène, c'est pour voir ce qu'est le spectacle, et non parce qu'on sait d'avance ce qu'il est. Si on le sait, mieux vaut ne rien faire. Je travaille sur les gestes. Peut-être que nos corps bougent plus vite que nos pensées. C'est cela qui m'intéresse : produire des expériences avec des corps dans des espaces, des expériences qui peuvent interagir avec les mots de Heiner Müller, mais qui ne se laissent pas anticiper, raconter ou résumer.
D'ailleurs les pièces de Heiner ne sont pas des matches de ping-pong, des situations faites de questions et de réponses. Dans l'écriture de Heiner Müller, on n'a pas forcément besoin de personnages définis. On pourrait monter Quartett avec cinquante personnes ou tout aussi bien le traiter comme un monologue. J'y ai d'ailleurs songé un certain temps. J'ai fait Hamlet-Machine avec une quinzaine d'interprètes, je pourrais le refaire avec deux. Tout est ouvert. Heiner est un auteur dramatique qui offre au metteur en scène une liberté énorme. Ses textes sont très forts, indestructibles. On pourrait les mettre au milieu d'une autoroute, sur la lune, dans une piscine à Hollywood, ils résisteraient à tous ces traitements. Comme des pierres, ou comme des poèmes... Le malheur, c'est que l'on se contente souvent, devant un texte qui paraît sombre, de le placer dans un environnement ou dans un contexte tout aussi sombre. Mais si vous voulez que le noir soit plus noir, vous posez du blanc sur ce noir. Et si l'on pose du noir sur le blanc, ce blanc devient plus blanc. Le ciel ne peut pas exister sans l'enfer, ni l'enfer sans le ciel. C'est ensemble qu'ils forment un monde. Comme les deux mains, la gauche et la droite, forment un corps, comme les deux hémisphères du cerveau sont la demeure d'un seul esprit. Deux qui ne font qu'un. Oui, je crois vraiment qu'il serait intéressant de voir Quartett comme un monologue.
Robert Wilson - Propos recueillis le 1er juin 2006
 
 
 
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