Le libre arbitre des enfants est sans conteste un sujet délicat, car difficilement descriptible dans un cadre général, tant il se rapporte à la personnalité de chaque individu.
Toutefois, nous pouvons considérer que l'École (au sens large incluant le primaire, le collège comme le lycée) est le temps et l'espace d'un enjeu fondamental, libérer l'enfant de la passivité induite par la notion de déterminisme, voir de fatalisme, pour lui donner l'envie d'abord et la volonté ensuite de SE déterminer à penser et à agir.
Il faut dire haut que l'apprentissage, l'étude sont les vecteurs de cet affranchissement. C'est en cela qu'ils peuvent être désirables.
Pour que l'enfant ne se sente jamais un personnage de Franz Kafka ou d'Imre Kertész qui écrit dans Etre sans destin le sentiment d' «être tombé soudain au beau milieu d'une pièce de théâtre insensée où je ne connaissais pas très bien mon rôle.»
La fragmentation et la multiplication de l'émission comme de la réception de la parole dans des médias omniprésents (du téléphone portable en passant par la télévision, la radio, internet et les journaux « gratuits »), génère un assemblage de signes qui ne font plus sens mais servent de reconnaissance à un groupe, une marque, une tendance. Le temps du développement d'une pensée par un locuteur est réduit à ce qui est considéré comme efficace (et rapide), qui a une utilité (en économie, l'utilité est une mesure de la satisfaction obtenue par l'obtention d'un bien ou d'un service). Il s'agirait plutôt de jouer les utilités, d'avoir un rôle dépourvu d'intérêt, car c'est bien en réalité une course désordonnée, chaotique qui ne mène en aucune contrée nouvelle mais ramène toujours au même point, laissant croire que l'agitation serait vie.
Le théâtre est de tout temps protecteur et initiateur d'une temporalité retrouvée de la parole, organisé en un double mouvement à la fois ancré dans l’histoire et porteur d’avenir.
Histoire et avenir parce que nous savons que les théâtres sont les lieux par excellence du rassemblement dans la diversité qui nous permet de partager le désir de sens. Dans ce cadre particulier, le véhicule de l'oralité, propre à nos métiers, nous permet à tous de réapprendre l'écoute, d'être en position longue d'écoute. L'état d'écoute est en rupture avec la seule réception passive. L'ensemble hétérogène qui compose une salle est vivant, donc actif, il a une incidence sur l'auditoire lui même comme sur l'émetteur qui est en scène. Cette entente, à tous les sens du terme, qui donne corps aux idées et se noue dans un théâtre entre la salle et le plateau, transformant les uns et les autres, est à elle seule ferment d’intelligence. Olivier Py dit que le théâtre ne résiste pas mais insiste, il représente peut-être aujourd'hui une reconquête de la parole, la possibilité donnée au plus grand nombre de revendiquer avec plaisir et fierté ce qui constitue le ciment le plus fort d'une société, sa langue. Elle-même richesse dans un monde aux identités multiples. Accepter et revendiquer sa langue, être bien dans son langage, est le meilleur moyen d'en découvrir d'autres, d'agrandir les possibles du sens, de s'intérroger sur la simplicité chez nous du mot « neige », quand chez les inuits une centaine de mots-phrases existent pour définir cette glace cristallisée. Ainsi que l'écrit Georges Steiner, « donner à un enfant une série de langues, c'est lui dire qu'il n'y a pas de monopole chauvin ni national, d'une seule formule humaine. »
Il n'est pas question pour autant que le théâtre prétende à l'exclusivité de la parole dans un superbe isolement. Le nombre des alliés est grand, il suffit par exemple de constater dans les musiques actuelles la présence assumée du texte, y compris dans sa complexité narrative. Le format même de la chanson est dépassé par le récit du monde. Que l'on écoute dans la culture hip hop les chroniques sociales de The Streets, la cohérence des écritures d'Abd al Malik, Keny Arkana ou Diam's qui font d'un album un roman, que l'on s'émerveille de la capacité de Christian Olivier, le chanteur des Têtes Raides, à imposer sur disque comme en concert l'intégralité d'un texte de Stieg Dagerman, que l'on s'attarde sur l'une des plus grandes figures du rock, Iggy Pop, qui s'inspire et adapte Michel Houellebecq pour son nouvel opus...
Le sens politique de la parole. Nous sentons à travers les spectateurs ou par les sollicitations des médiateurs que la demande est grande du public comme des intellectuels de se rencontrer, de se réapproprier le temps de l'oralité, le théâtre reste identifié comme l'espace public de ce partage, peut-etre simplement parce que depuis la Grèce antique il a pour vocation de mettre en lumière les souterrains de nos sociétés, de poser les questions que nous enterrons, par peur, gêne, méconnaissance.
Les évidences de nos sociétés ne sont plus, les topographies intellectuelles changent. On peut désormais légitimement s'inquiéter comme Antonio Tabucchi de la disparition de la parole au pays de Dante, (celui de Molière n'est pas épargné), d'y constater le recul de la complexité langagière permettant le développement de la réflexion au profit d'une langue de service, seulement utilitaire, mais se réjouir qu'un Président des Etats-Unis puisse être élu aussi par le charisme de discours écrits dans une langue riche.
Peut-on croire aujourd'hui que l'avenir est dans la parole ?
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Leçon inaugurale donnée par Olivier Py au TNP de Villeurbanne le 4 décembre 2009, à l'occasion du séminaire national
« ENSEIGNER LE THEATRE AU COLLEGE ET AU LYCEE AUJOURD’HUI » (391.4 Ko)