Rien n’est plus important que de Vivre dans la vérité.Joël Pommerat
Créé à l’Odéon en mars 2008, cet envoûtant Pinocchio comble tous ses publics, dès huit ans. C’est qu’il a dans sa manche plus d’un atout pour les séduire, jouant à la fois des joies de la reconnaissance complice et des plaisirs de la surprise, de l’identification et de la distance, de la sobriété des moyens et de l’élégante magie des effets qu’ils produisent.
Née d’un seul coup, sans prendre le temps de mûrir, la célèbre tête de bois ignore tout des lois de la patience et du travail. À quoi bon perdre du temps à apprendre des leçons ? Pinocchio est l’être des raccourcis. Son père, humble travailleur, touche déjà à la vieillesse et il n’a toujours pas le sou, alors comment lui donner raison ? En route, donc ! Chemin faisant, parmi les rencontres que lui ménage Pommerat, nous retrouvons avec plaisir quelques figures marquantes du conte.
Comme toujours, deux escrocs lui font planter son argent au fond d’un trou dans «le champ des miracles», situé au «pays des imbéciles». Comme toujours, deux meurtriers pendent le pantin haut et court pour lui dérober les richesses qu’il ne possède pas, mais dont il se vante. Il n’aurait pourtant qu’à leur dire ce qu’il en est, mais voilà – ce Pinocchio tire son énergie d’infatigable marcheur (et de menteur inépuisable) de sa mauvaise honte : plutôt faire le malin, plutôt risquer la mort que d’admettre sa pauvreté ! C’est ainsi que les désirs de la marionnette la dressent contre la vérité – dressant du même coup la réalité contre elle. Mais comment lui en vouloir ? Ce bonhomme-là a de gros défauts, mais il n’en est pas moins attachant, au contraire : quelle vitalité, quelle générosité aussi ! Et après tout, «cette histoire extraordinaire et véridique à la fois» sert précisément à faire sentir, selon le mystérieux conteur qui l’introduit, que «rien n’est plus important dans la vie que la vérité». Enfin, il faut bien le reconnaître : les défauts de Pinocchio, s’il s’en sert adroitement, feront peut-être son salut et celui de son père.
Car s’il commence par rêver mal, au moins il rêve. Et son vieux père est peut-être trop résigné à son sort… Tout le spectacle se nourrit du contraste discret entre l’austérité sérieuse du réel et les prestiges de la fantasmagorie, mais aussi d’une étrange alliance entre la gravité et l’humour. Comment devient-on grand tout en restant libre ? Faut-il parfois savoir ne pas tenir ses promesses pour mieux rester fidèle à sa parole ? Joël Pommerat ne sait pas si les enfants se formulent de telles questions. Mais depuis qu’il travaille aussi pour eux, il aime les histoires où elles se posent et sait qu’elles peuvent les captiver.
à lire Pinocchio de Joël Pommerat, Actes Sud – Papiers (coll. Heyoka Jeunesse), 2008