logo Théâtre de l'Odéon
 |   Contacts
 |   Plan du site
 |   InfoLettre   |
Présent composé
En ce moment
... pourquoi aimez-vous... Lewis Carroll, Marcel Proust... ? L'Amérique sortie du mythe, les 20 ans d'Act Up, la littérature française contemporaine... sont au programme du mois de mars.

Lire la suite
 
 
picto librairie
L'Odéon en librairie
picto école
L'Odéon à l'école
picto écouter l'Odéon
Écouter l'Odéon

La saison

Editorial de la saison

Agrandir le texteEnvoyer le lien de cette pageImprimer cette page
Envoyer à un ami : La saison > Editorial de la saison

 
 
 
 
Le moment est venu de sortir des apocalypses, d'accepter, en ces jours qui ne souffrent plus l'hésitation, que de la mélancolie peut naître l'action. Sortir des apocalypses, c'est accepter que le temps qui vient n'est pas dessiné ailleurs que dans les mythes, c'est vouloir faire de notre nostalgie une force allante. C'est alors penser la révolution comme un état d'intranquillité proche d'une joie errante dans lequel l'effroi de notre liberté nous est donné pour force inaliénable. Est-ce trop demander à une génération que de croire encore au sens de son action et de ne plus désespérer de l'affirmation ? Oui, le théâtre ne se laisse pas décourager par l'émiettement des forces politiques, au contraire, il pense que la vérité est dans le fragile et l'instable, l'écume plus que le roc, le nuage plus que la terre. Un théâtre qui nous rappelle que nous sommes toujours plus nombreux que nous le croyons à aimer le présent.

Notre maison, comme d'autres, est le lieu par excellence de ce rassemblement dans la diversité qui nous permet de partager le désir de sens. Nous constatons avec la joie d'artisans fiers d'un ­labeur récompensé que nous ne nous étions pas tout à fait trompés en insistant sur un théâtre nécessaire. Nous sentons de toute part un profond besoin d'éprouver, d'interroger cette matière essentielle, vitale, qui irrigue nos sociétés : les idées. Le véhicule de l'oralité, propre à nos métiers, nous permet à nous, spectateurs, d'être dans une position d'écoute qui est en rupture avec la seule réception passive. L'ensemble hétérogène qui compose une salle est en effet vivant, donc actif, il a une incidence sur l'auditoire lui-même comme sur l'émetteur qui est en scène. Cette entente, à tous les sens du terme, qui donne corps aux idées et se noue au théâtre entre acteurs et spectateurs, transformant les uns et les autres, est à elle seule ferment d'intelligence.
L'intelligence est-elle aujourd'hui tragique ? Non pas triste, en tout cas, non pas sinistre, au contraire : aiguë, risquant le tout pour le tout, prête à aller toujours plus loin dans l'exploration des passions contradictoires de l'âme et de l'époque. Cette intelligence qui lutte, joyeuse d'être sans illusions, frayant sa voie tout contre la fatalité, tournant en tous sens dans le cercle affolé de l'Histoire, est depuis toujours une intelligence partagée, collective. Du temps de Sophocle, les citoyens les plus riches supportaient les frais du spectacle tandis que les spectateurs se voyaient indemniser pour leur présence. La culture comme projet public et civique, l'aspiration utopique et concrète à un égal accès de tous aux œuvres de l'esprit, le bonheur comme exigence de justice : ici, avec vous, nous y croyons encore et peut-être plus que jamais.

L'Odéon-Théâtre de l'Europe a montré grâce à vous, spectateurs, la force de cet établissement qui, avec ses deux sites, a déployé son aura, conforté sa place centrale dans le paysage théâtral européen et, de façon plus générale, son rôle actif dans la vie intellectuelle. Nous avions fait le pari d'une offre plus large et plus diverse, que ce soit en termes de spectacles, de nombre de places, de rendez-vous hors programmation. Ce pari est largement gagné. Une relation de confiance s'est construite et approfondie entre le théâtre et son public. Les abonnés n'ont jamais été aussi nombreux. Qu'il s'agisse de propositions inédites ou de répertoire, de nouveaux créateurs ou de maîtres reconnus, 170 000 spectateurs auront répondu «présent» tout au long de la saison - nombre auquel il conviendrait d'ajouter le public des tournées de l'Odéon en France et dans le monde : Japon, Italie, Suisse, Corée du Sud, Espagne, Colombie, Canada, Grèce, Belgique, États-Unis...

Et maintenant ? Et demain ? Wajdi Mouawad dit des œuvres à venir qu'elles sont comme des messagers, encore invisibles, dont nous sentons pourtant les yeux posés sur nous. Cette nouvelle saison se place sous les signes, non contradictoires et peut-être même d'une indispensable complémentarité, du romantisme et de la politique, de la conscience intime comme de l'engagement général. Elle fait se télescoper les temps : Dumas y croise Müller, Langhoff y fait chanter Hamlet. Elle s'ouvre à d'autres horizons : Gitai y dialogue avec Flavius Josèphe, tandis que Mouawad creuse l'extrême contemporain. Elle accueille d'immenses voix : Laurent Terzieff, Isabelle Huppert, Jeanne Moreau, entre autres. Elle fait naître de grands spectacles européens, de Warlikowski à Corsetti, en rassemble d'autres d'Engel à Castorf. Elle met enfin et toujours le poète au cœur, de Sophocle à cette voix secrète et très haute, exigeante et noble d'un auteur traduit dans toutes les langues du continent et peu connu encore en France : Dimítris Dimitriádis, dont nous aurons la joie d'accueillir trois pièces, parmi lesquelles deux créations. Pour rêver, inventer avec gravité mais dans un élan enthousiaste ce territoire qui nous appartient à tous, le poème.

Dans le même temps, le programme «Présent composé», ponctuant la saison de ses rendez-vous réguliers illuminés de temps forts exceptionnels - et dont le rayonnement porte bien au-delà du public habituel de notre Théâtre -, contribuera une fois encore à illustrer avec éclat la place centrale de l'Odéon dans notre géographie intellectuelle. Luis Sepúlveda, Ohran Pamuk, une traversée philosophique avec Wolf Lepenies, Giorgio Agamben ou Slavoj Zizek, qui nous ont fait l'honneur d'accepter nos invitations, seront là pour le confirmer. Tables rondes et rencontres autour de l'Italie ou de la Turquie sont d'ores et déjà prévues - ainsi que quelques belles surprises, tout au long de l'année.

«L'art est long et le temps est court», dit le poète. Mais le théâtre est ainsi fait qu'il doit faire vite - sans pourtant se précipiter. Il est l'art du présent, la fugacité même - et à ce titre, l'aliment intime de nos mémoires. Entre longueur et brièveté, la saison est ce tempo si particulier qui contraint l'art et le temps à s'accorder, l'un pressant le pas et l'autre ralentissant le sien. Qu'en sera-t-il de cette saison-ci ? Elle ressemblera à l'identité plurielle de ­l'Odéon, assez proche de l'idée que l'on peut se faire aujourd'hui de l'Europe. Mais une fois encore, c'est à vous - et par vous seuls - qu'elle découvrira son visage.

Olivier Py


Télécharger la tribune d'Olivier Py parue dans Le Monde daté du 15 février 2009 .

 
 
 
|  InfoLettre