Cela fait partie de ces choses dans notre vie
que nous ne voyons pas se dérouler.
Joël PommeratUne femme a disparu. Une autre femme nous en parle et cherche à comprendre. Depuis, dix ans se sont écoulés. Mais ces événements- là sont de ceux que l’on n’oublie pas… Le récit naît peu à peu, comme dans un reportage, du recoupement de plusieurs regards, ceux des collègues d’Estelle, qui l’ont côtoyée au cours des quelques mois décisifs qui ont transformé leurs existences. Nous entrons dans la vie au jour le jour d’un magasin, avec ses coulisses mesquines, ses moments de lassitude et de vertige (de pure comédie, aussi, car Pommerat, dans cette création, a voulu ménager au rire une large place). Estelle, qui sait toujours prendre «de la hauteur sur les choses», y travaille comme «polyvalente» – ce qui semble signifier que n’importe qui peut lui demander n’importe quoi à n’importe quelle heure. Et ses camarades ne s’en privent pas plus que Blocq, le propriétaire et le patron, un être dont la grossièreté et le cynisme brutal lui valent d’être détesté de tous ses employés. Sauf d’Estelle, justement… À l’image de son décor circulaire,
Ma chambre froide est un spectacle à multiples entrées. Chaque scène correspond à une situation claire : comme on dit, «on comprend très bien l’histoire». Mais le télescopage des plans, la multiplication des enjeux, la variation des points de vue, restituent au drame toute sa riche complexité. Qui est Estelle, au fond, et que vit-elle exactement ?... C’est comme si le récit tel que Pommerat le pratique n’avait plus à contester des règles données d’avance, et qu’il pouvait désormais construire les siennes propres en toute liberté, avec la complicité de son public. La mise en œuvre au plateau y contribue, creusant, compliquant ou entrelaçant les histoires les plus simples : leur contrepoint scénique bâtit sous nos yeux les arrière-plans indéfinis, fuyants et secrets si typiques des atmosphères de Pommerat. On retrouve ici son souci de travailler poétiquement toutes les dimensions du temps à la fois – passés lointains, avenirs qui s’esquissent et bifurquent ; brèves scènes prises sur le vif, collections d’instants à tonalité réaliste ; grisaille quotidienne que traversent de loin en loin, comme les résurgences de courants très profonds, des échos échappés à la conscience nocturne ou des signes tombant du ciel étoilé, charriés dans les remous d'une durée qui se mesure en mois ou en années. Pommerat inscrit le tout dans le cadre du «grand récit», revenant ainsi à une approche narrative qu'il avait délaissée depuis six ou sept ans – sans rien sacrifier pour autant de la clarté virtuose qu’il s’est forgée entretemps, ni de la capricieuse diversité des lignes d’intrigue, scandant et soulignant les principales articulations d’une histoire où chacun se reconnaîtra.
à lire Ma chambre froide de Joël Pommerat, Arles, Actes-Sud-Papiers, 2011 ; Joël Pommerat, troubles de Joëlle Gayot et Joël Pommerat, Arles, Actes Sud, 2009
Joël Pommerat est artiste associé à l’Odéon-Théâtre de l’Europe jusqu’en juin 2013