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NO83 [Comment expliquer des tableaux à un lièvre mort]

en estonien surtitré
[Kuidas seletada pilte surnud jänesele]
première en France
de & mise en scène Tiit Ojasoo & Ene-Liis Semper
Théâtre de l'Odéon 04 Novembre 2011 > 10 Novembre 2011
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Dès le moment où l'on se met en tête d'acheter une toile et un châssis, l'erreur commence.
Joseph Beuys



Ce spectacle qui nous vient d'Estonie est d’une énergie et d’une drôlerie égales à sa stupéfiante insolence. Comment expliquer des tableaux à un lièvre mort ? La question paraîtra forcément incongrue à qui ne l'a jamais entendu poser. À plus forte raison, comment raconter un événement théâtral qui s’intitule Comment expliquer des tableaux à un lièvre mort ? Une très savante historienne rappelle en cours de spectacle que Tiit Ojasoo et Ene-Liis Semper, cofondateurs en 2004 du Theatre NO99 de Tallinn, l'ont l'emprunté à l’un des plus célèbres happenings de Joseph Beuys, figure majeure de l’art contemporain. Le 26 novembre 1965, à Düsseldorf, Beuys s’enduisit la tête de miel et de poudre d’or, puis parcourut pendant trois heures la galerie du marchand Alfred Schmela, passant d’un tableau à l’autre en tenant sur son sein un lièvre mort auquel il murmurait des propos à peu près inaudibles. Cette visite guidée, captée au moyen de caméras et de micros cachés, fut retransmise en direct au public que l’artiste avait fait maintenir à distance derrière une fenêtre et une porte vitrée… Soit. Les  Sixties étaient décidément une drôle de décennie. Mais quel rapport avec l’Estonie ? Et quel rapport avec nous ? Il est temps de signaler que l’actuelle Ministre estonienne de la Culture porte un nom qui signifie précisément «lièvre»… Bien entendu, l’équipe artistique répète à qui veut l’entendre, avec un grand sourire, que toute ressemblance avec des personnes existantes ne serait que pure coïncidence. Mais le fait est que ce seizième opus qu'est NO83 (tel est le numéro d’ordre de ce spectacle dans le répertoire de la compagnie, qui a entamé son compte à rebours créatif à NO99) interroge les rapports des institutions étatiques, ou des personnels politiques, avec l’art en général et plus particulièrement avec l’art contemporain. Mais les choses n’en restent pas là. Si les politiciens paraissent parfois trop sûrs de ce qu’on appelle communication, n’est-il pas arrivé aux artistes de pousser leur critique si loin que la destination de l’art (s’il en est encore une) a parfois fini par devenir problématique, voire franchement indéchiffrable ? Comment justifier alors que la communauté citoyenne subventionne ce qui paraît se soustraire à toute communauté possible ? Après tout,  pourquoi expliquer des tableaux à un lièvre – mort, de surcroît ? Pour les arts de la scène, ce sont là des questions vitales. NO83 les pose avec une précision incisive et percutante qui devrait laisser des traces dans les mémoires – car le moins qu’on puisse dire est que la folle équipe du théâtre de Tallinn ne passe pas à côté du sujet !

A lire : Catherine Millet, L'Art contemporain, histoire et géographie, Paris, Flammarion, coll. Champs, 2009.
 
 
 
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