... pourquoi aimez-vous... Lewis Carroll, Marcel Proust... ? L'Amérique sortie du mythe, les 20 ans d'Act Up, la littérature française contemporaine... sont au programme du mois de mars.

Le théâtre
Le projet artistique
Alcandre, le metteur en scène magicien de L’Illusion comique, présente le théâtre comme une paradoxale caverne de Platon – le lieu du dévoilement, de l’éblouissement, de la connaissance de l’être. Sans le théâtre, c’est le réel qui est orphelin, aujourd’hui plus que jamais, puisque le virtuel enivre notre monde. Et Corneille, par la voix d’Alcandre, nous rappelle que le théâtre est une manière de pensée joyeuse, plus incarnée que la philosophie et plus inquiète que la religion : une des plus grandes aventures spirituelles.
L’Illusion comique de Giorgio Strehler est mon premier souvenir de théâtre. C’est à l’Odéon et par ce spectacle que pour la première fois ma vocation, sauvage et inculte, rencontrait l’art total, l’art capable de se retourner sur lui-même pour atteindre à la totalité. Depuis, l’Odéon est resté pour moi le temple absolu du théâtre. Et L’Illusion, cas unique de méditation sur le sens philosophique de la représentation, est désormais associée dans ma mémoire à la sacralité même de l’Odéon, ce bâtiment un peu austère avec cette architecture de temple, ces cariatides de stuc, la statue de la Tragédie et celle de la Comédie, le buste d’Antoine, cet escalier et ce foyer lapidaire, et enfin cette salle à l’italienne, caverne d’or et de pourpre.
Si j’ai tenu à citer ce souvenir, c’est pour annoncer que le destin, pour peu qu’on l’aide, sait boucler ses récits, et que nous ouvrirons la saison prochaine avec Illusions comiques, pièce dont on sait maintenant à quel souvenir j’ai volé le titre. La mise au pluriel des illusions indique que nous sommes dans un registre plus politique ; et le «s» ajouté à «comique», que nous entendons bien rire de ces illusions et de ces désillusions. Rire, c’est penser avec son corps, c’est se savoir mortel. De fait, il me semble que le théâtre, s’il nous apprend encore à être citoyens, nous apprend surtout à être mortels.
C’est une définition plus vaste du théâtre qu’il nous faut trouver aujourd’hui. Il faut aujourd’hui non pas cent mais mille définitions, une cataracte de définitions à brûler comme encens propitiatoire sur l’autel du théâtre. Car il a comme urgence de nous faire comprendre, à chacun d’entre nous, que chacun est un peuple – s’il n’a plus cette force, que lui ont volée les grands médias, de créer un peuple. Mais a-t-il jamais eu cette fonction ? Il est plus humble dans son action et plus immodeste ; il veut changer un homme et non pas le monde. Élitaire ? Non : en quoi le public de théâtre serait-il une élite ? surtout aujourd’hui, quand tout le monde partage la même culture télévisuelle, la même acculturation de la communication. Minoritaire ? Il ne peut en être autrement, parce qu’il doit rester à l’échelle de l’individu. Quand bien même les salles seraient pleines, il ne serait toujours qu’un petit instant de communauté, un temps de rassemblement nécessaire seulement à ceux qui le vivent dans l’écume folle du médiatique mondialisé et de la communication instantanée.
Cette tâche nouvelle ne se fera pas sans les poètes : ce sont les poètes qui aiment le réel, qui nous apprennent à l’aimer. Mais il n’y a pas de poème sans lieu du poème, sans ce lieu de l’attente et de l’espoir du poème. Grâce à Georges Lavaudant, à son talent d’artiste et de directeur, l’Odéon est aujourd’hui, après une décennie splendide, un théâtre unique au monde. La salle de Berthier vient confirmer qu’il est aussi le lieu de la découverte et de la subversion, et pas seulement celui de l’héritage. Je le remercie d’avoir fait de l’intitulé «Théâtre de l’Europe» autre chose qu’une profession de foi, et d’avoir invité la splendeur et l’insolence au coeur de l’institution. Il nous reste à prolonger cette oeuvre, à lui faire conquérir d’autres territoires, à l’ouvrir encore à de nouveaux publics, et déjà j’emploie ce «nous» sans lequel le théâtre n’est rien. Ce «nous» qui est, paraît-il, imprononçable, nous disent les philosophes. À moins qu’il ne se prononce dans le silence de l’émerveillement, dans l’éclat de rire salvateur, et dans la muette conscience de ce qui nous réunit.
Olivier Py
L’Illusion comique de Giorgio Strehler est mon premier souvenir de théâtre. C’est à l’Odéon et par ce spectacle que pour la première fois ma vocation, sauvage et inculte, rencontrait l’art total, l’art capable de se retourner sur lui-même pour atteindre à la totalité. Depuis, l’Odéon est resté pour moi le temple absolu du théâtre. Et L’Illusion, cas unique de méditation sur le sens philosophique de la représentation, est désormais associée dans ma mémoire à la sacralité même de l’Odéon, ce bâtiment un peu austère avec cette architecture de temple, ces cariatides de stuc, la statue de la Tragédie et celle de la Comédie, le buste d’Antoine, cet escalier et ce foyer lapidaire, et enfin cette salle à l’italienne, caverne d’or et de pourpre.
Si j’ai tenu à citer ce souvenir, c’est pour annoncer que le destin, pour peu qu’on l’aide, sait boucler ses récits, et que nous ouvrirons la saison prochaine avec Illusions comiques, pièce dont on sait maintenant à quel souvenir j’ai volé le titre. La mise au pluriel des illusions indique que nous sommes dans un registre plus politique ; et le «s» ajouté à «comique», que nous entendons bien rire de ces illusions et de ces désillusions. Rire, c’est penser avec son corps, c’est se savoir mortel. De fait, il me semble que le théâtre, s’il nous apprend encore à être citoyens, nous apprend surtout à être mortels.
C’est une définition plus vaste du théâtre qu’il nous faut trouver aujourd’hui. Il faut aujourd’hui non pas cent mais mille définitions, une cataracte de définitions à brûler comme encens propitiatoire sur l’autel du théâtre. Car il a comme urgence de nous faire comprendre, à chacun d’entre nous, que chacun est un peuple – s’il n’a plus cette force, que lui ont volée les grands médias, de créer un peuple. Mais a-t-il jamais eu cette fonction ? Il est plus humble dans son action et plus immodeste ; il veut changer un homme et non pas le monde. Élitaire ? Non : en quoi le public de théâtre serait-il une élite ? surtout aujourd’hui, quand tout le monde partage la même culture télévisuelle, la même acculturation de la communication. Minoritaire ? Il ne peut en être autrement, parce qu’il doit rester à l’échelle de l’individu. Quand bien même les salles seraient pleines, il ne serait toujours qu’un petit instant de communauté, un temps de rassemblement nécessaire seulement à ceux qui le vivent dans l’écume folle du médiatique mondialisé et de la communication instantanée.
Cette tâche nouvelle ne se fera pas sans les poètes : ce sont les poètes qui aiment le réel, qui nous apprennent à l’aimer. Mais il n’y a pas de poème sans lieu du poème, sans ce lieu de l’attente et de l’espoir du poème. Grâce à Georges Lavaudant, à son talent d’artiste et de directeur, l’Odéon est aujourd’hui, après une décennie splendide, un théâtre unique au monde. La salle de Berthier vient confirmer qu’il est aussi le lieu de la découverte et de la subversion, et pas seulement celui de l’héritage. Je le remercie d’avoir fait de l’intitulé «Théâtre de l’Europe» autre chose qu’une profession de foi, et d’avoir invité la splendeur et l’insolence au coeur de l’institution. Il nous reste à prolonger cette oeuvre, à lui faire conquérir d’autres territoires, à l’ouvrir encore à de nouveaux publics, et déjà j’emploie ce «nous» sans lequel le théâtre n’est rien. Ce «nous» qui est, paraît-il, imprononçable, nous disent les philosophes. À moins qu’il ne se prononce dans le silence de l’émerveillement, dans l’éclat de rire salvateur, et dans la muette conscience de ce qui nous réunit.
Olivier Py
mars 2007














