Quelle belle saison vient de s’achever ! Cent quarante mille paires d’yeux se sont ouverts sur nos spectacles (un record), dont ceux de dix mille abonnés (autre record). Et pourtant, la programmation était exigeante, comprenant notamment quatre créations d’auteurs français contemporains… ce qui n’a pas empêché une fréquentation moyenne de 82%. D’un côté, nous avons été batailler jusqu’à Bruxelles pour obtenir, avec d’autres théâtres partenaires dans différents pays, l’appui financier de la commission européenne à un projet commun – et pour la première fois, nous avons obtenu gain de cause. D’un autre côté, nous avons assuré huit cents heures de présence dans les collèges et lycées, sans parler des actions conduites dans le champ social, avec l’appui de partenaires tels que les Fondations Edmond de Rothschild… Ajoutez la montée en puissance de Présent composé, notre programme de rencontres avec des penseurs et des écrivains du monde entier, ainsi que le succès grandissant de notre Festival Impatience, et vous conviendrez que nous n’avons pas chômé.
Mais voici déjà venir une autre saison. La cinquième, déjà. «Ô saisons, ô châteaux»… J’aime l’énigme de cette invocation, qui ouvre dans un murmure l’un des derniers poèmes d’Arthur Rimbaud. Lecteurs, accordez-vous quelques moments pour la laisser résonner en vous, provoquer votre rêverie, avant de vous laisser entraîner jusqu’au vers suivant. Pourquoi donc le poète a-t-il choisi d’associer dans un même salut saisons et châteaux ? Quel couple paraît d’abord plus mal assorti ? Aux saisons appartient le passage avec ses séductions fugaces, aux châteaux le pouvoir de durer. Les saisons se suivent et ne doivent surtout pas se ressembler, elles qui doivent se compléter, s’épauler l’une l’autre s’il faut qu’elles puissent à elles toutes former le cycle fécond de l’année, la ronde solaire débouchant sur les retours des fêtes et la renaissance des fleurs, des désirs, de la vie. Les châteaux, s’observent de loin, immobiles dans le paysage, chacun dressé dans son isolement superbe, dominant son territoire qu’il protège en le couronnant, et tous s’arc-boutent contre les siècles pour tenter de les traverser… Les paroles s’envolent – ainsi les saisons. Les écrits restent – ainsi les châteaux. Il faut les deux, l’envolée et l’élan des unes, l’obstination massive des autres. Fluidité et fixité, se nourrissant mutuellement. Mais qu’est-ce qui les met en rapport, comment leur couple parvient-il à se former ? Paroles et écrits, qu’ils restent ou qu’ils s’envolent, ne seraient rien que lettres – lettres mortes, feuilles balayées au vent du non-sens et de la vanité – sans l’esprit, sans le verbe qui les traverse tous deux et les emporte. C’est le poète, par et dans son salut, qui célèbre l’union des saisons et des châteaux. Qui les marie. Alors les saisons peuvent se lester du poids de l’histoire, et les châteaux – pareils à ceux que l’on bâtit en Espagne – prendre sous le ciel changeant la consistance des rêves…
Qu’on me pardonne cette trop longue méditation sur quelques mots d’un poète, à l’heure où je contemple, belle entre toutes, cette cinquième saison. Mais c’est que je me demandais, en parcourant ces titres qui tous, mois après mois, vont s’animer sous nos yeux, à quoi tient le visage de cette entité mystérieuse que l’on appelle de ce nom de «saison». Rappelez-vous ce que disait cet autre poète qui pour mieux se faire entendre nous interpellait naguère en ces termes : «Vous qui habitez le temps»… Comment donc une saison devient-elle un château, un monument dans le pays du souvenir, un séjour que nous puissions hanter ? Est-ce pour suggérer une réponse que Rimbaud ajoute un peu plus loin : «J’ai fait la magique étude / Du bonheur, que nul n’élude»… ?
Oui, étudier le bonheur est une magie, et une magie blanche. Une saison est le fruit d’une alchimie. Par quelles affinités secrètes et philosophales son visage finit-il par se former, à nul autre pareil – qui le dira ? Comme toujours, à tâtons, nous cherchons d’abord à jeter dans la cornue le plus beau des bouquets, varié, équilibré, avec peut-être une certaine note dominante : cette année, contrairement à d’autres, le Nord et l’Est imposent leurs couleurs, avec des artistes tels que Cassiers, van Hove ou le jeune Fabrice Murgia pour représenter la Belgique, le NO99 venu d’Estonie, Warlikowski, Castorf et Ostermeier qui nous font l’amitié de revenir nous enchanter. Mais avons-nous délibérément cherché à nous éloigner quelque temps de ma chère Méditerranée ? Bien sûr que non.
De même, cette saison-ci puisera d’abord sa beauté à celle des femmes, à leur stupéfiante puissance d’amour, à la souffrance ardente qui l’accompagne. Quel défilé de rôles ! Juliette et Blanche DuBois, la toute jeune fille illuminée par le coup de foudre et la veuve qui, d’homme en homme, s’est égarée dans le palais en ruine de sa propre mémoire. La courtisane et la sainte, Marguerite Gautier et la petite Jeanne de France. La Julie de Strindberg ou l’Estelle de Joël Pommerat. Et tout le peuple inconnu et réel qu’Angélica Liddell commémore dans sa passion... Toutes ces figures seront incarnées par des artistes incomparables. Qu’elles soient déjà célèbres et célébrées, comme Isabelle Huppert, Juliette Binoche, Jeanne Balibar, ou à l’entrée de la carrière, comme ma future Juliette, Camille Cobbi, qui sort à peine du Conservatoire, toutes sont singulières, chacune nous ouvre à un autre monde. Pourquoi, justement cette année, cette splendide floraison de rôles féminins ? Pour un peu, ne dirait-on pas que les artistes, à travers l’Europe, se sont donné le mot ? «Hasards de la programmation», dira-t-on peut-être. Hasards, vraiment ?... Je ne le crois pas. D’un autre côté, je sais que nous n’avions pas la volonté de construire ainsi la saison. D’ailleurs, même si nous l’avions voulu, nous n’y serions pas arrivés. Et cela est facile à vérifier : après les femmes, voyez du côté des hommes. Car enfin, si nous étions si malins, voire simplement raisonnables, prendrions-nous le risque de bâtir un programme où il est question d’ogres (et cela dans deux spectacles différents !), de souffrances, de sang, de chaînes, de misanthropie (pour ne rien dire de la chambre froide de Pommerat) ? Oui, nous aurions intérêt à invoquer le hasard, plutôt que d’assumer des choix en apparence si peu faits pour vous séduire… Mais non. L’air du temps ne se laisse pas réduire ainsi en formules : «magique étude» de tous et non chimie de quelques-uns, ainsi se font les saisons, un peu comme si elles venaient nous chercher. Leur esprit souffle comme il veut. Et fait de nous, le temps de quelques œuvres, une communauté.
Olivier Py